Théâtre

ENTREVUE À VOTRE SANTÉ

Bernard : Bonjour à vous deux, Michel et François, auteurs et metteurs en scène de la pièce intitulée À votre santé ! Parlant de titre, je me demandais si, quand vous écrivez une pièce, vous commenciez par le titre.

Michel : Non ! On commence toujours par une séance de méditation ! (rires)

Bernard : J’aime beaucoup la méditation !

Michel : Moi aussi !

Bernard : Je suis un méditatif ! Tout part de la méditation.

François : Moi je n’y arrive pas !

Michel : Ça prend de la pratique !

Bernard : Si vous êtes de bons amis, il faut que vous soyez à l’opposé normalement. Les grands amis sont à l’opposé.

Michel : On est pas mal à l’opposé !

Bernard : On peut difficilement méditer à deux boys sur le bord d’un lac…

François : Avec lui, méditer ? Impossible !

Bernard : Depuis combien de temps êtes-vous amis ? Trente ans ?

François : Vingt-sept ou vingt-huit ans.

Bernard : Êtes-vous de vrais amis ou plutôt des amis de métier ?

François : Michel c’est mon meilleur ami !

Bernard : Donc, François, tu peux arriver chez lui à trois heures du matin?

Michel : Oui, aucun problème.

François : Mais bien souvent il n’est pas là donc…

Michel : Il abuse de ma femme ! (rires)

François : Ouais c’est ça ! (rires)

Bernard : Et est-ce que votre amitié a commencé avec des projets de théâtre ?

Michel : On s’est connu un peu avant Radio Enfer.

François : Oui, en 1991.

Michel : Et Radio Enfer a solidifié le tout. On a fait quatre ans ensemble et à partir de là, on ne s’est jamais lâchés.

Bernard : Jusqu’à travailler maintenant comme auteurs et metteurs en scène. Avec À votre santé! vous êtes tous les deux auteurs, tous les deux metteurs en scène. Ce n’est pas évident, il faut entretenir une amitié assez solide pour y arriver.

Michel : Oui, mais on se complète bien. François est plutôt modérateur alors que moi j’ai tendance à être un peu pitbull, à brasser les choses.

Bernard : Vous êtes comme John Lennon et Paul McCartney !

François : C’est une bonne comparaison !

Bernard : Donc vous faites un relais ?

François : Oui, on se corrige un peu. Et on n’a même pas besoin de se parler. On a chacun nos forces.

Michel : Mais j’ai totalement confiance en lui. François n’a même pas besoin de me dire ce qu’il a fait ou ce qu’il va faire ou de me demander si je suis d’accord ou pas, je sais que ça va fonctionner. Alors ça ne m’inquiète pas et je pense que c’est la même chose pour lui.

Bernard : C’est probablement parce que vous avez l’habitude de travailler ensemble aussi !

Michel : Oui, mais tu sais, ça fait vingt-sept ou vingt-huit ans qu’on se connaît et on ne s’est jamais chicanés, on ne s’est jamais obstinés. Il me comprend, je le comprends, il sait tout de moi, je sais tout de lui.

François : On est vraiment chanceux !

Bernard : Et vous avez fait combien de productions aux Hirondelles ?

Michel : C’est la troisième qu’on fait ensemble. François a écrit Fais-toi une belle vie l’année passée, la pièce que Guillaume Lemay-Thivierge a produite. On n’avait pas collaboré là-dessus et c’était bien correct ! Au départ, on a commencé à écrire ensemble parce que j’avais écrit un texte à temps perdu, texte qui est devenu Visite libre, et à un certain point, j’étais bloqué. Je ne savais pas quoi faire alors j’ai appelé François. Je lui ai finalement demandé s’il voulait finir de l’écrire avec moi et il a accepté. On l’a fini et les Hirondelles ont accepté de le présenter.

Bernard : Donc, François, tu es le script doctor du duo finalement ?

François : En fait, je pense que je suis plutôt bon dans la structure. J’écris une scène, puis Michel la relit et, à son tour, il suggère des dialogues plus punchés. Il est très fort dans les dialogues !

Michel : Mais on travaille toujours sensiblement de la même façon, c’est-à-dire qu’on part d’un lieu pour ensuite penser à une histoire. Cette fois-ci, on s’est arrêtés sur une clinique.

Bernard : C’est assez actuel comme sujet !

Michel : Oui ! Après avoir choisi le lieu, on élabore notre synopsis, puis on le divise en différentes scènes pour arriver à écrire les dialogues. Souvent, on part quelques jours dans un chalet, deux à trois fois, et on écrit. Parfois on arrête, on descend sur le quai, mais on continue de parler de la pièce. On fait ça quelques fois.

François : Cette année on a étalé nos scènes sur le mur pour bien visualiser le tout.

Bernard : Comme des vrais, avec un story-board !

Michel : Et on savait où on s’en allait. Une fois les scènes établies, c’est plus facile d’écrire les dialogues.

Bernard : Et ce fameux lieu commun, comment le trouvez-vous ?

Michel : On a une banque de lieux réalistes comme un gym, un bateau de croisière, un chalet, etc. On passe à travers et on voit ce qui nous inspire. Cette année, on trouvait tous les deux qu’il y avait quelque chose à tirer de la clinique médicale.

Bernard : C’est tellement actuel ! Il y a vingt ans, j’ai vu passer une pièce britannique. L’action se déroulait dans une urgence et je me disais qu’il fallait sauter là-dessus, mais les producteurs étaient un peu frileux à l’idée de parler de médecine à des gens qui venaient se relaxer et se changer les idées au théâtre. Par contre, je pense toujours qu’il y a moyen de bien amener le sujet pour le théâtre d’été !

Michel : C’est certain! En plus, il y a une multitude de personnages qui peuvent passer dans ce genre d’endroit !

Bernard : Et c’est aussi une bonne façon d’émettre un commentaire social.

François : Oui ! D’ailleurs, la prémisse de notre texte c’est que le propriétaire de la clinique fait une gestion plutôt irresponsable des fonds publics.

Michel : Exactement. Ça se passe dans une clinique de région, qui est un plus grosse qu’un CLSC. Il y a une mauvaise gestion des fonds publics et, à un moment donné, il y a des gens qui s’en aperçoivent et qui veulent que ça cesse. Une nouvelle docteure arrive à la clinique, docteure Longchamp, et s’indigne du fait qu’on lui avait promis de l’argent d’une subvention qui n’arrive pas alors qu’elle est toujours prise avec du matériel désuet. Il va lui falloir l’aide de certains citoyens pour arriver à trouver le problème et changer les choses.

Bernard : Et j’imagine qu’on va voir passer différents patients dans ce système dysfonctionnel… c’est très riche comme matière !

François : Effectivement ! Tu connais Martin Héroux ? Dans la pièce, il joue six personnages !

Bernard : Seulement ? (rires)

Michel : Martin, quand il en fait un, il en fait sept pour le même prix, toujours !

Bernard : Martin Héroux, ce qui est merveilleux avec lui c’est que pour le même cachet, il nous donne souvent six ou sept fois la valeur !

Michel : Et chaque soir c’est différent, c’est ça qui est extraordinaire. Un peu comme Marcel Leboeuf. On ne sait jamais quel personnage il va faire !

Bernard : Quand on veut économiser, on engage seulement Martin ! Il joue tous les personnages, il peut même faire des bruits, il fait tout ! Il a même déjà lavé ma voiture ! (rires)

Michel : Il est parfait ! On l’a engagé dans toutes nos productions parce que c’est une Ferrari !

Bernard : C’est un excellent compagnon, mais ce n’est pas de lui qu’on veut parler aujourd’hui ! Donc, dans la pièce, il y a le patron, le système qui ne fonctionne pas… et j’imagine que la comédie se trouve dans les différents personnages qui vont passer à la clinique !

Michel : Il y a vraiment des situations loufoques ! On mise sur le fait qu’en région, parfois, les gens ont des maladies qu’on ne connaît pas beaucoup!  Il y a des maladies réalistes, d’autres moins, et des radiographies épeurantes !

Bernard : C’est bien, vous exploitez aussi le côté visuel !

Michel : Oui !

Bernard : Mais ça reste léger.

Michel : Ça reste léger, même si on conserve le fond politique qu’on aime donner à nos productions. Moi je me mets toujours à la place du spectateur. Il y a beaucoup de gens pour qui c’est la seule sortie de l’été. Ils paient une gardienne, paient un souper, la soirée coûte relativement cher, alors il faut qu’ils passent du bon temps. Le but du théâtre d’été, c’est de rire, de ne pas se casser la tête et d’avoir du plaisir.

François : Et quand ça ne se produit pas, le public du théâtre des Hirondelles le dit.

Bernard : Pas seulement le public du théâtre des Hirodelles !

François : Moi je prends toujours le temps de me demander où on travaille. Travailler aux Hirondelles, ce n’est pas comme monter un spectacle d’été au TNM. Il faut considérer le lieu et l’auditoire.

Bernard : Mais vous êtes des gars assez occupés et à travers toutes les journées de tournage, la vie familiale, les différents projets, comment arrivez-vous à trouver du temps pour faire du théâtre d’été ? C’est une passion ?

Michel : Une passion, oui, mais aussi une occasion de passer du temps ensemble. Et même si je ne joue pas dans la pièce cette année, je vais être là souvent parce que j’aime avoir un œil sur ce qu’on a fait, sur notre produit. Bien souvent, une pièce peut bouger entre le début et la fin de l’été. C’est important de s’assurer que ça ne change pas trop et de rester concentré sur ce qu’on a placé parce qu’il faut que ça reste efficace. Et je trouve du temps pour ces projets parce que ce sont les gens des Hirondelles qui nous ont permis de présenter un texte pour la première alors je reste fidèle à eux.

Bernard : Et de plus en plus, des cliques de comédiens se forment autour des théâtres d’été. Ce sont des cellules qui deviennent représentatives du lieu.

François : Justement, chaque été, le public appelle et demande si Michel sera là. Cette année, il revient comme auteur et metteur en scène alors les gens sont contents.

Michel : Les gens sont tellement gentils ! Je me dois d’être présent, j’ai une responsabilité face au public. Je me dois de monter une bonne pièce divertissante et professionnelle. Les gens ont des attentes

Bernard : En plus, l’ambiance est tellement agréable aux Hirondelles !

Michel : Oui et les gens vont là pour s’amuser. Et je ne dis pas que je vais être sur place tous les soirs, mais je vais être là assez souvent. J’aime rencontrer les gens, serrer des mains, ça fait partie du travail !

Bernard : Est-ce que le fait que les gens aiment autant vos productions vous met une certaine pression ?

Michel : Tu sais moi j’ai fait 30 vies pendant cinq ans, et je me disais : « La prochaine quotidienne est mieux d’être bonne ! » Présentement je fais District 31 et je me dis encore : « Wow ! La prochaine est mieux d’être vraiment bonne ! » Cette année, on s’est entouré de gens qui connaissent bien la comédie : Nathalie Malette, Jean-Nicolas Verreault, Martin Héroux et Marie-Ève Morency.

Bernard : Est-ce que vous choisissez minutieusement les comédiens de vos productions ? Parce que vous allez travailler cent vingt heures avec eux !

Michel : Martin et Jean-Nicolas sont deux de nos grands amis. Martin, quand il est là, il se passe quelque chose de spécial. Il fait rire les gens, il essaie des choses. Et le but c’est aussi de travailler avec des gens agréables. On ne veut pas se compliquer la vie. C’est plus facile de laisser aller après et de faire confiance.

Bernard : Mais ça reste important de trouver des thèmes qui sont dans l’air du temps. Comment est-ce qu’on fait pour se renouveler en comédie, en humour ? Vous mettez-vous cette pression-là ?

Michel : C’est certain qu’on n’a rien inventé et on n’inventera rien non plus. C’est une mécanique. Quelqu’un qui déboule les marches, c’est drôle dans toutes les langues. Ce qu’il faut renouveler, je crois, c’est comment on aborde la comédie, comment on l’amène.

François : On s’est dit qu’on irait un peu plus profondément dans l’humanité des personnages et ça a fonctionné !

Bernard : C’est toujours gagnant ! Et avec le sujet que vous abordez cette année, vous n’avez pas le choix d’être près de la vérité. Et bon, quand on parle de vérité au théâtre d’été, on parle d’une vérité un peu truquée. Mais même si on fait des mimiques et des blagues, elle passe.

Michel : Tant que c’est vrai. Tu peux jouer gros comme la bâtisse, tant que c’est vrai, on y croit. Cette année on a voulu aller moins dans la caricature. C’est-à-dire que si Martin fait six personnages, on veut qu’ils soient tous crédibles.

Bernard : Ça prend aussi plus d’humanité parce que les gens en demandent. L’important, c’est le dosage. À quoi vous attendez-vous comme réaction de la part du public ? Oui de rire, mais est-ce que ça va aussi les faire réfléchir ?

François : Je pense qu’ils vont se demander pour qui voter aux prochaines élections !

Bernard : Est-ce qu’on va voir un ministre Barrette dans votre pièce ?

François : Oui, il y a un ministre de la santé parmi les personnages.

Michel : On aborde aussi différents sujets délicats comme l’alzheimer, la mobilité réduite des personnes âgées, la découverte de la vie pour une jeune fille. Mais docteure Longchamp, elle, parfois, au lieu de prescrire des pilules, va peut-être prescrire une marche de santé, par exemple.

Bernard : Ça, c’est intéressant ! Mon père était un vieux médecin de brousse de campagne et il disait toujours qu’il ne fallait pas aller à l’hôpital. Quand on lui demandait comment faire pour ne pas avoir à y aller, il disait qu’il fallait rester en santé et faire attention à soi.

François : C’était ça notre but ! Que notre personnage principal, qui est joué par Nathalie Malette, arrive dans une communauté et qu’elle traite les problèmes de façon plus humaine. Ce qu’on voulait dire en fait c’est que quand quelqu’un a une approche plus humaine, ça a une influence immédiate et directe sur toute une communauté.

Bernard : Et est-ce qu’on a droit à une fin heureuse ?

Michel : Oui, tout à fait. On ne sort pas de là triste et dévasté, au contraire. Mais tu sais, aux Hirondelles on a la chance, François et moi, d’avoir carte blanche. L’équipe nous fait entièrement confiance. On peut choisir l’histoire.

Bernard : Pourquoi est-ce que vous ne jouez pas de rôles cette année ?

Michel : Personnellement, avec la quotidienne et les cent soixante jours de tournage, je vais être content d’être chez nous plus souvent cet été. Et je fais aussi des séries l’été, alors ça fait beaucoup. En plus, mes enfants sont jeunes et je veux être présent. Déjà d’écrire et de faire la mise en scène c’est beaucoup de travail. C’est principalement pour me reposer que je ne joue pas cet été, mais je voulais quand même rester près du théâtre éveillé qu’est le théâtre d’été.

François : De mon côté, j’avais déjà plusieurs représentations planifiées cet été avec Ladies Night et Fais-toi une belle vie alors je ne pouvais pas jouer.

Bernard : Et si tu avais pu ?

François : Bonne question ! J’aime bien les Hirondelles, mais c’est vrai que c’est difficile de partir à 17 h pour aller jouer le soir.

Michel : Ouais, tu es au bord de la piscine, l’ambiance est festive et tu dois quitter quand le barbecue s’allume pour aller jouer… sauf que quand le spectacle commence, tu es content d’être là !

Bernard : Oui ! Quand on a une bonne soirée, que les gens se lèvent, crient et rient, c’est une vraie drogue ! Et le théâtre d’été a tellement évolué! On a un devoir aussi d’y être et de le rendre meilleur. Il y a des gens que j’appelais par le passé pour faire du théâtre d’été et ils refusaient catégoriquement. Aujourd’hui, c’est bien différent !

Michel : Mais c’est parce que les bons théâtres d’été sont encore présents. Il y a une époque où il y en avait soixante-quinze, mais n’importe qui qui avait une cabane à sucre transformait son bâtiment en théâtre d’été, avec n’importe quelle production. Ceux qui existent encore aujourd’hui ce sont des théâtres de qualité. Et la majorité des pièces ont maintenant le potentiel de partir en tournée par la suite alors ça plait à un très large public.

Bernard : Et on a de la variété ! On est ici pour le Guide, alors parlons-en ! Quand on ouvre le Guide, on est tout de suite impressionné par la variété.

François : Il y a aussi quelque chose qui se passe actuellement, c’est que les pièces jouent à différents endroits pendant l’été. Avec Fais-toi une belle vie l’été dernier, on l’a jouée à trois endroits. J’ai adoré ! On a commencé à Gatineau, on a fait deux semaines à Victoriaville et deux semaines à Bromont.

Bernard : Oui, le théâtre bouge ! Les pièces de théâtre d’été se promènent et plus de gens les découvrent.